Aux sources de la laïcité

LA  BELLE  LOI DE 1905

par Alain Bandiéra

Comme  nous l’avions signalé à maintes reprises, un malentendu tenace dénature le sens de la loi de 1905. Ses adversaires – religieux et politiques – la présentent encore aujourd’hui comme une loi coercitive dont l’objectif est de museler la liberté religieuse. Quand on se penche sur l’histoire de l’enseignement privé (voir notre dossier), on comprend aisément que l’église  redoutait surtout de perdre le pouvoir que lui  donnait le monopole de l’école. Elle perdait aussi un certain nombre de privilèges financiers, l’Etat ne subventionnant plus aucun culte, sous quelque forme que ce soit.

         Voilà pourquoi, les adversaires de la séparation ne désarment pas ; voilà pourquoi ils ont mené un combat plus ou moins sournois contre les différents gouvernements républicains ; voilà pourquoi, pour des raisons électorales, souvent au nom de la paix civile, ces mêmes gouvernements – qu’ils soient de droite ou de gauche – ont adopté des mesures de compromis qui sont aussi des mesures de capitulation, comme le revirement du gouvernement Mitterrand après la grand manifestation de 1984 en faveur de l’école dite « libre ».

         Fidèles à l’esprit des « commencements », tous les défenseurs de la laïcité sont aussi des défendeurs de la loi de séparation ; ils  considèrent que les projets  de « réformes » envisagés par Emmanuel Macron compromettent gravement les libertés instaurées  par la loi.

         Francine Best (1) interrogée par les responsables des CEMEA sur la laïcité, se réfère d’emblée aux lois de 1905 au nom de la fidélité à l’histoire et à l’esprit de la déclaration universelle des droits de l’homme. Elle défend donc avec une conviction paisible le sens et la nécessité de ce qu’elle appelle « une belle loi ».

         « Je rappelle, pour être fidèle à l’histoire, que c’est la définition que donne la loi de 1905 ;  elle doit être un pilier y compris pour enseigner au collège puisqu’on y enseigne les droits de chacun ;  la laïcité c’est un droit-liberté et c’est un droit qui permet de s’exprimer et de penser librement. La première définition- excellente – est donnée par l’article 1 : « la République assure la liberté de conscience, elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ». La laïcité doit permettre de vivre ensemble, comme on dit aujourd’hui parce que justement il y a séparation de l’Église et de l’État. On la résume – trop parfois – à cette séparation, mais c’est archi-important., en un  moment où l’école de la République se construit entièrement, à cette période des lois Jules Ferry, de 1880 et alentour,  et 1905  qui essaie de mettre un terme à la guerre entre l’État et la religion catholique. Il ne faut jamais oublier le contexte historique ; la loi de 1905 est encore valable aujourd’hui, je la trouve très belle, je l’ai relue. « Liberté de conscience, liberté de penser » c’est cela l’affirmation de la laïcité, chacun a le droit de penser et l’autre ne doit pas empêcher de penser, de croire ou de ne pas croire….Alors à l’école, par exemple, ou en colonie de vacances, quand il y a regroupement d’individualités  forcément différentes, comment on permet, comment on donne un cadre à cette liberté de conscience, à cette liberté de penser. C’est cela la laïcité. Alors quand on en vient à autre chose, la nourriture, le vêtement, on s’écarte du champ de la laïcité ;  pour moi  c’est un principe d’organisation de la société, ce n’est absolument pas ni dans les assiettes, ni dans les vêtements, en tout cas pas d’abord, ce n’est qu’une conséquence, en tout cas discutable, à discuter sans arrêt. La laïcité  permet de choisir d’être croyant ou pas croyant, ce que disent  très bien les textes internationaux, les textes sur les droits de l’homme,  très explicites à ce sujet ;  il faut mettre en premier la déclaration universelle des droits de l’homme,  il y a une définition de la laïcité qui n’est pas française mais universelle justement, et qui donne le statut à la liberté de penser et à la liberté d’expression. En France d’abord, on est embarrassé, historiquement, puisque la première déclaration – française –  des droits de l’homme et des citoyens, ne met pas en place la laïcité alors que la déclaration universelle des droits de l’homme  de 1945, elle, la met en place mais ne l’appelle pas laïcité. Quand on rapproche l’article 1 de la loi de 1905 et les articles de la déclaration sur la liberté de conscience et la liberté d’expression, on voit bien que c’est un principe qui s’est universalisé d’une certaine manière sans que cela s’appelle laïcité. Ce principe favorise en particulier toutes les formes de coopération.

Quand on veut coopérer sur un objectif commun, il faut mettre à l’écart – c’est cela l’exercice pratique de la laïcité  – tout ce qui pourrait diviser et empêcher de coopérer. Donc la laïcité c’est davantage une condition de la coopération quand les gens sont différents et différents d’opinion ».

Quant à Pierre Tournemire, s’exprimant aussi sur la laïcité, et à l’encontre des idées réactionnaires qui la contestent, il rappelle que la loi de 1905 est en vérité une loi pacificatrice :

         « Au-delà de la question scolaire, il  est nécessaire d’agir ensemble, pour le respect de l’esprit comme de la lettre de la Loi de 1905 dite de Séparation des Églises et de l’État. C’est d’autant plus indispensable qu’aujourd’hui les héritiers des minoritaires de 1905, ceux qui ont refusé de voter la loi … sont aujourd’hui majoritaires dans l’opinion.

         Dans un contexte d’affrontements violents entre les Républicains et l’Eglise catholique, Aristide Briand a su faire adopter une loi créant les conditions durables de la pacification dans le respect de la liberté de conscience de chacun et de la liberté d’expression des convictions pour tous. Jean JaurèsFerdinand Buisson et lui (..) ont su convaincre les républicains que seule la liberté permet à la laïcité de véritablement remplir sa mission émancipatrice, assurant la liberté de conscience, permettant de penser par soi, donnant les moyens, à l’aide de sa raison, son esprit critique et sa sensibilité de lutter contre toutes les formes d’asservissement, de résister à l’obscurantisme, aux dogmes, préjugés ou superstitions. C’est parce que les chemins de l’émancipation et de la liberté étaient les mêmes que la laïcité est devenu progressivement un bien commun.

         Il faut rester fidèle à la stratégie de Briand, Jaurès et Buisson et aller résolument à l’encontre des conceptions liberticides de la laïcité. La laïcité est un combat politique pour défendre les libertés avant d’être un débat culturel visant à préserver une incertaine identité française qui serait forcément menacée par l’islam et l’immigration.

         Il nous faut dénoncer le hold-up de l’extrême droite qui instrumentalise la laïcité pour conduire une « croisade » contre les citoyens de confession musulmane, avec une approche caricaturale de leur religion et des arguments xénophobes.

         Il nous faut dire clairement que ce positionnement laïque, ces discours, ces comportements sont contraire à la loi de 1905 car ils sont générateurs d’affrontements culturels et d’explosion sociale. Certes, la montée des violences dans nos sociétés n’incite guère à adopter une posture de compréhension. Après le 13 novembre 2015, les discours populistes des marchands d’illusions, trouvent un large écho en entretenant la peur de l’autre et en proposant des boucs émissaires. Mais, fidèle à notre tradition laïque, il faut pourtant raison garder. Même si « bâtir du commun » est difficile,…

          En démocratie, il n’y a pas d’autres voies que le respect des principes démocratiques ; ils supposent que soient respectés dans le même temps chaque personne, l’intérêt général, l’éthique du débat et le temps…

         Il faut donc inviter toutes les personnes à agir ensemble, quelles que soient leurs opinions philosophiques ou religieuses, pour une société meilleure. C’est par une action sereine et généreuse, respectueuse des identités et des convictions tout en promouvant des valeurs partagées, en invitant chacun à prendre part avec des droits et des devoirs à la construction permanente des principes de la République rendus accessibles, partout et pour tous, que nous contribuerons à « faire société ensemble ».

         Il sera ainsi clair  que la laïcité n’est pas une pensée qui exclut, porteuse d’interdits, mais au contraire qu’elle libère et offre des espaces de rencontres, de dialogues, d’échanges et de débats favorisant la reconnaissance réciproque des cultures.

         Il s’agit  de redonner l’espérance de voir la République respecter sa promesse de« Liberté, Egalité, Fraternité » en indiquant que ces valeurs exigent de s’enrichir des conquêtes nouvelles au gré des victoires que remportent les engagements de ceux qui les partagent. »

         Francine Best, autant que Pierre Tournemire, montrent qu’il est possible de s’engager dans un débat important, de mener une polémique de manière pacifique, de dépasser les ambiguïtés politiques en se référant strictement aux valeurs républicaines qui ont largement inspiré les lois de 1905.


  • 1 Francine BEST : Pédagogue française Inspectrice générale de l’Education nationale. (Entretien avec les CEMEA le 12 décembre 2015)