De la lecture, de la lecture, de la lecture…

« Le Paradoxe d’Anderson »
Un roman de Pascal Manoukian ( éditions du Seuil )

« Les usines ne poussent qu’une fois et n’engraissent que ceux qui les possèdent »

Pascale Manoukian est reporter de guerre. Il a couvert plusieurs conflits aux quatre coins du monde et particulièrement au Moyen Orient.

L’histoire qu’il raconte se déroule dans une petite ville de l’Oise, non loin de Beauvais, avec ses usines et ses traditions ouvrières,  avec aussi le souvenir de ce qu’étaient les paysages ruraux d’avant : on y cultive encore le lin et les zones forestières abritent des chevreuils …

Dans la famille d’Aline, l’arrière-grand-père prénommé Léon ( comme Blum ) avait été surnommé Staline … à cause de ses moustaches ou parce que c’était un « rouge », ancien résistant et syndicaliste furieux. A vingt ans il avait épousé Louise … comme la « Michel » de la Commune. Quand le récit commence, Aline travaille dans une usine de textile et Christophe son mari dans l’entreprise « Univerre ». Ils ont deux enfants dont la jeune Léa qui prépare un bac E.S. Elle étudie, entre autres, le « Paradoxe d’Anderson » : « malgré un diplôme supérieur à celui de leurs parents les enfants ne parviennent pas à atteindre un statut social plus élevé ». Son petit frère Mathis vit le plus souvent dans son arbre à Tarzan.

Le magasin d’approvisionnement « Simply » est le temple vivant de cette petite communauté urbaine.

C’est la crise, ici comme ailleurs: les usines ferment ou sont délocalisées. Les ouvriers sont licenciés ou déclenchent la grève avec occupation… certains tombent dans la misère et le désespoir,  quittent le pays, leur maison, d’autres refusent leur sort et décident de lutter, de se battre… Léa apprend dans ses révisions du bac que « Le capitalisme avait été une formidable machine à produire du bonheur pendant deux générations, inventant entre autres merveilles les contrats à durée indéterminée la Sécurité sociale, les congés payés ou l’assurance chômage mais la brusque détermination des nations longtemps exclues à vouloir elles aussi des mêmes avantages avait changé la donne… ». L’auteur oppose ainsi les théories que la petite lycéenne apprend dans ses livres à la vie de ses parents. Son style est précis et vivant avec une pointe d’humour et de sensualité, doublé d’un vrai lyrisme. On pense parfois à Gérard Mordillat et à Jean-Christophe Rufin . Ses héros sont encore pleins  d’espoirs, sur fond de braquage du magasin Simply au profit de ceux qui ont été les victimes du chômage et dont certains meurent littéralement de faim, d’angoisse, ou se suicident. C’est aussi l’histoire de la fraternisation avec les paysans autour d’un barbecue géant : « on vit avec 350 euros par mois alors que les grandes enseignes gavent leurs actionnaires », explique une laitière. L’auteur prouve à chaque instant que les existences qu’il évoque sont bien réelles « Personne ne comprend rien  aux ouvriers, sauf les ouvriers eux mêmes ».

« Le Paradoxe d’Anderson » compte moins de 300 pages mais il se lit sans reprendre son souffle et foisonne  d’épisodes tragi-comiques et de petits bonheurs passagers, en attendant l’ épouvantable et prévisible tragédie finale. Il s’agit de toute évidence d’une fiction et comme on dit « toute ressemblance avec des personnages ayant existé réellement serait de pure coïncidence et indépendante de la volonté de l’auteur ». Quoique les situations, les héros, leurs tragédies ne sont pas obligatoirement nés de l’imagination de l’auteur. …Et pourtant !

                                                                                                Marcel COL