Grandeur et misère des bâtisseurs

Il est de superbes édifices contemporains qui ont largement mérité le titre de chef d’œuvre, et qui attestent essentiellement de performances techniques qui ont produit des œuvres aussi gigantesques et aussi prestigieuses que le viaduc de Millau., devant lesquelles les visiteurs demeurent médusés.

Rien n’égale toutefois l’admiration qui nous saisit à la découverte de la façade de la cathédrale de Reims ;  par l’harmonie de ses proportions, par le mouvement même qui la dresse vers le ciel, elle illustre magistralement la définition du grand Stravinsky affirmant que « l’architecture c’est de la musique pétrifiée ». C’est bien cette même symphonie de la pierre qui caractérisait Notre Dame de Paris et l’incendie qui vient de la détruire afflige les hommes autant qu’un chœur qui se brise, un orchestre qui s’effondrerait en plein cœur de son concert.

On ne saurait oublier toutefois, devant ces entrelacs de pierre qui se répètent du socle de l’édifice jusqu’au terme de ses colonnes et de ses flèches, ces dentelures qui ourlent les ogives des portails, ces gargouilles en équilibre qu’on dirait précaire, plus proches de l’envol que de la chute, ces figures, ces monstres et ces allégories qui surgissent dans l’enveloppe des chapiteaux; on ne saurait oublier que c’est la main des hommes qui les a inlassablement burinés; c’est à l’application  inlassable des peintres et des verriers, à l’imaginaire insondable d’artistes souvent  anonymes que nous devons ces vitraux où se métamorphose, à chaque heure du jour, la lumière qui les transperce.

Il est d’autres lieux encore où les hommes sont frappés de stupeur devant la force et l’habileté  d’autres hommes en œuvre déjà dans la construction des Pyramides dont l’édification comporte toujours une part de mystère. L’histoire leur a donné le nom des pharaons qui ont commandé leur édification et elles demeurent à jamais la propriété et le domaine des puissants. Contrairement à une idée longtemps reçue, ce ne seraient pas les esclaves qui les ont construites, mais des ouvriers issus des classes pauvres, réputés pour leur habileté en maçonnerie. On a retrouvé, dans les fondations des Pyramides, les sépultures d’un grand nombre de ces ouvriers et on a pu déceler, sur leurs squelettes, les traces de blessures ou d’infirmités imputables à la rudesse de la tâche qui leur était dévolue.

        Si l’on oublie un instant l’ivresse esthétique qui nous bouleverse « du haut de ces pyramides », face aux tours et aux flèches vertigineuses des cathédrales gothiques, on peut imaginer alors de quels efforts, de quelles souffrances, de quels drames aussi, ces constructions ont été payées.  C’est le tribut que les hommes paient à la  postérité des chefs d’œuvre et à la gloire que les maîtres endossent. Il a fallu près de deux siècles pour construire Notre-Dame quand quelques heures ont suffi à la détruire en partie, et à l’altérer tragiquement.  Désormais  les cendres de sa charpente recouvrent les cendres de tous ses constructeurs anonymes aux sépultures ignorées.