Auvergne laïque, dernière édition / DIVERS

Le dernier hiver du Cid (Jérôme Garcin – Gallimard Editeur)

« Que se passe-t-il Valda ? » (1)

« La pluie a cessé. Anne sourit en écrasant une larme. L'heure des retrouvailles et de la séparation approche… »
Il y eut « Le temps d'un soupir » d'Anne Philipe. Il y en eut d'autres dont le beau « Gérard Philipe » (2) paru en 1960. Il y a aujourd'hui le livre de Jérôme Garcin son gendre avec « Le dernier hiver du Cid ».
Le 25 novembre I959, celui qui avait été Rodrigue, Perdican, Monsieur Ripois, l'ange de Sodome et Gomorrhe, Octave dans les Caprices de Marianne, le Prince de Hombourg, mais aussi et bien avant le combattant de 20 ans, participant à la libération de Paris, le manifestant contre la guerre d'Algérie, le militant au Mouvement de la Paix, le Président fondateur du Syndicat français des acteurs et surtout l'image symbolique de la jeunesse française des années 50, mourait d'un cancer inguérissable.
«  … La mort a frappé haut. Elle a fauché celui-là même qui pour nos filles et nos garçons, pour nos enfants, pour nous-mêmes, exprimait la jeunesse… » murmurait Jean Vilar d'une voix crépusculaire sur le ton de la confidence dans son costume de scène avant la représentation de « Meurtre dans la cathédrale » de T.S. Eliot en s'adressant au public du théâtre de Chaillot.
Jérôme Garcin nous raconte les derniers jours de cette vie somptueuse – car le théâtre est toujours somptueux quels que soient ceux que le pratiquent – dans ce court récit à la fois tragique et plein de délicatesse.
Tout commence à Ramatuelle au mois d’aout. On y voit Gérard Philipe en vacances et débordant de vie et d’activité.
Puis c'est Paris et le retour à la maison, des examens médicaux inquiétants, l'opération dont on peut croire un moment que ce n'est qu'une infection amibienne, le séjour à la clinique…
L'auteur tient un véritable journal où apparaît très tôt celle qui deviendra sa femme « Anne-Marie » et qui n'est encore qu'une petite fille de cinq ans qui joue avec son papa, avec son frère, qui se chamaille et qui va à l'école…
Dans un des très beaux chapitres du livre est évoquée la carrière de cet acteur « affublé d'un timbre de voix proche de l'infirmité » selon François Truffaut qui n'était pas de ses amis, mais si vibrant de vie et d'engagements avec sa femme Anne qui l'entraine à signer l'appel de Stockholm en I950 et à manifester en tête des cortèges sur les grands boulevards parisiens : « Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique… » Et c'est aussi Anne qui l'a conduit à rejoindre Vilar à Chaillot et devant les publics ouvriers de Suresnes, à Avignon où il a donné sa vie et son talent à Rodrigue mais aussi au roi Richard II, au Caligula d'Albert Camus ou à Lorenzo de Médicis avec ce talent dont la « beauté droite lavait la France de l'après-guerre de sa laideur naturelle » …
L'auteur évoque ainsi en moins de 200 pages, pratiquement jour après jour, les dernières étapes de cette vie magnifique, de Ramatuelle en été, à Ramatuelle en novembre…  le samedi 28 novembre I959, jour de l'enterrement.
Il ajoute ce détail bouleversant « au milieu de la nuit Anne est descendue dans le garage … elle a caressé jusqu'au petit matin le drap noir qui recouvrait le cercueil. A voix basse elle a psalmodié « je suis là, je t'aime, je suis là, je t'aime… » Et à la fin du livre Jérôme Garcin conclut avec les mots de Maria Casares : «  C'était un homme qui cherchait avidement, farouchement, à devenir homme »

(1) Boutade lancée à la fin d'une interview un peu trop sérieuse à son gré dans le journal « Arts » où Gérard Philipe avait cependant dit ce qu'il détestait le plus (la mauvaise foi … la mollesse...) ce qu'il admirait (le métier des autres) et les personnalités qu’il préférait (Molière, Paul Eluard, Lénine…)
(2) « Gérard Philipe » - Souvenirs et témoignages recueillis par Anne Philipe et présentés par Claude Roy. Editions de l'Air du Temps - ( la photo jointe est tirée du livre )

Marcel COL