Auvergne laïque, dernière édition / DOSSIER

L’enfant dans la littérature

par Alain Bandiéra

Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers []
Tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus … tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Ainsi s'exprimait Victor Hugo dans cette seule et véhémente préface de son roman « Les Misérables », où l'on reconnaît son emportement humaniste, l'esquisse de son inlassable plaidoyer pour l'enfance, la condamnation de tout ce qui contribue à sa maltraitance. Il fera de Gavroche, l'enfant des rues, et de Cosette, souffre-douleur des infâmes Thénardier, deux des héros de son livre. Il prendra en poésie, la défense des enfants esclaves de la société industrielle, usant leurs forces et leur joie dans l'enfer – précisément – des usines nouvelles.

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas ! […]  
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée […]  
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? Que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
[…] qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

Extrait de « Melancholia »

Le réquisitoire de Victor Hugo ne relève pas seulement de la véhémence lyrique, il dénonce aussi une situation économique - et par conséquent politique - qui asservit es enfants du peuple à ses profits. Dans un chapitre des Misérables, à la manière d'une parabole, Victor Hugo donne l'exemple de l'injustice sociale qui frappe l'enfance.

Il oppose un aristocrate dédaigneux et son petit garçon à Gavroche et son petit frère, affamés, errant dans le jardin du Luxembourg Apercevant ces miséreux, l'homme déclare « l'anarchie entre en ce jardin ». Négligeant la brioche que lui a donnée son père, le petit aristocrate la jette dans un bassin ; deux cygnes accourent, prêts à dévorer le gâteau, mais Gavroche, plus habile, quand les nantis quittent le jardin, se précipite au bord du bassin et, recueillant la brioche, il en fait deux morceaux dont il donne le plus gros à son frère : « Colle-toi ça dans le fusil » ... figure parmi les répliques inoubliables de ce grand roman.

Victor Hugo n'est pas le seul poète à s'indigner de la maltraitance qui frappe l'enfance, Rimbaud, dans « Les effarés » s'apitoie lui aussi sur la misère, le froid et la faim dont souffrent les enfants :

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
 
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

« Les effarés » extrait

De tous temps, la littérature – aujourd'hui le cinéma – se sont beaucoup penchés sur l'enfance malheureuse, et nombre de petits héros sont inscrits dans la mémoire collective, qu'ils soient vaincus par les fatalités de l'histoire ou les injustices sociales, ou qu'ils finissent par triompher de leur triste destin.
Et nous rangeons David Copperfield, Toinou l'enfant auvergnat, Jacquou le croquant, Rémi le saltimbanque dans le long cortège des enfants qui pleurent, et meurent parfois, victimes de la cruauté du monde et de l'oppression des adultes.