Violences et insurrection

Au mois de mai 1871, les incendie du Louvre et des Tuileries perpétrés par les insurgés de la Commune  provoquent une indignation immense  ; ils  offrent également le prétexte  à une partie de l’opinion et de la presse de droite de dénoncer l’œuvre de destruction dont  les communards se sont rendus coupables. Ainsi cette révolution est-elle réduite à des actes de pur vandalisme qui légitiment la répression terrible  instaurée par Monsieur Thiers.

         L’histoire des hommes atteste que toutes les insurrections ont été marquées par des violences de toutes sortes (sur les biens et les personnes) et  par des actes de vandalisme.

         Reconnu comme apôtre de la non-violence, Gandhi n’a pu empêcher que des affrontements meurtriers éclatent entre des communautés en conflit.

         Quant aux adversaires de notre révolution française, ils ont beau jeu d’invoquer les massacres de septembre et  les crimes  commis sous la terreur pour condamner une situation historique se réclamant des lumières et sur laquelle s’est édifiée notre république, et de contester jusqu’à sa devise.

         Mai 68 a drainé aussi dans ses rues dépavées, ses facultés désertées,  son cortège de casseurs et de pilleurs.

         Il faut se rendre aux évidences de l’histoire : toute révolte, toute manifestation collective de mécontentement, de protestation engendre des actes de violence qui discréditent les motifs les plus légitimes des  mouvements insurrectionnels. Ces dégâts collatéraux, dénoncés par Albert Camus dans «Les justes », sont reconnus et approuvés par les tenants d’un certain cynisme politique.

         C’est sans doute parce que l’insurrection crée un climat de permissivité et d’impunité qui permet aux hommes de se livrer à toutes les formes de délinquance et d’infraction, de céder à leurs pulsions les plus basses que les règles d’une société pacifique leur permet de contenir. Quant aux violences policières, qu’on ne saurait approuver, elles sont inhérentes aussi au même contexte, et sont imputables à une situation bien plus qu’à une catégorie professionnelle ; elles s’inscrivent dans l’inexorable escalade de la violence.

         Le mouvement des gilets jaunes n’a pas échappé à cette règle. Ce qui s’est passé samedi 23 février à Clermont est intolérable.il est inacceptable qu’une revendication qui prétend s’exprimer au nom des citoyens inflige à ces mêmes citoyens les préjudices graves qui ont frappé les  habitants et les commerçants de la ville. Nous sommes loin des rassemblements « bon-enfant » autour des feux de camp allumés près des ronds-points, loin des « barrages » aux péages où les manifestants offraient un passage gratuit aux automobilistes, s’attirant ainsi la sympathie des usagers, voire une certaine forme de complicité.

         Le président Macron, récemment malmené dans l’opinion, remonte dans les sondages : mauvais signe pour les gilets jaunes. Il faut se garder de la généralisation, quelle qu’elle soit : tous les gilets jaunes ne sont pas des casseurs, tous les gilets jaunes ne sont pas antisémites, tous les gilets jaunes ne sont pas des disciples de Marine Le Pen. On peut cependant leur reprocher un manque d’organisation et surtout un manque d’exigence éthique qui ont laissé leurs manifestations « ouvertes » aux pires dévoiements. Les citoyens ni les responsables politiques ne peuvent cautionner ces exactions ; les organisateurs eux-mêmes ont du mal à leur barrer la route.

          Il y avait pourtant quelque chose de réconfortant dans cette prise de conscience – et de parole – issue d’une « France d’en bas » qui n’en peut plus d’être malmenée ; quelque chose de festif aussi ; quelque chose de convivial qui permettait aux gilets jaunes de gagner la confiance (et pourquoi pas l’espoir) des citoyens français en proie aussi à une sorte d’exaspération politique.

         Il faut craindre désormais que tout le bénéfice d’une insurrection d’abord légitime se soit définitivement dissipé : les gilets jaunes auront tourné en rond.

         Cette débandade risque aussi de faire perdre de vue aux citoyens français l’origine de l’insurrection, et par conséquent de ses dérives. Les premières violences à l’encontre des citoyens,  c’est la politique du gouvernement Macron qui les a exercées ; l’injustice de ses mesures sociales, les faveurs accordées aux riches,  l’argutie du ruissellement  – et l’arrogance du jeune président – ont fait surgir cette colère et …allumé le feu.

Alain Bandiéra