Auvergne laïque n° 483 - novembre/décembre 2019 / EDITO

1914, ébauche d’un désastre planétaire

par Édouard FERREIRA

« Jaurès s’en va, la guerre arrive. » (Marcel Sembat, ministre 1914-1916)

La bête rôde ! L’ode pour la paix de Jean Jaurès dévoilait son inquiétude car il la savait agonisante. En clamant son opposition indéfectible à celle qui deviendra la "Grande Guerre", le grand tribun humaniste et pacifiste deviendra sa première victime la veille de l’affrontement armé, assassiné publiquement par un militant nationaliste exalté. Sa vision du piège meurtrier se confirmera par l’engrenage belliqueux des nations qui les entrainera dans une mécanique destructrice. Ce 31 juillet 1914, Jaurès avait évoqué son destin : « si la mobilisation se faisait, je pourrais être assassiné ». La défense de la paix fut sa bataille et causera sa perte. On déplore sa mort mais nul ne suivra son esprit. « L'affirmation de la paix est le plus grand des combats » avait-il dit !

La bête affamée montre ses crocs. Elle taillade les portes de la paix. La guerre prend inéluctablement ses quartiers. Personne n’y croit, personne n’en veut, sauf les nationalistes rêvant d’effacer l’affront et la honte de 1870. Récupérer les territoires perdus et cédés à son ennemi de toujours exacerbe les rancunes. De l’humiliante défaite au désir exalté de revanche, un excès de confiance délirante se noie orgueilleusement dans l’irrationnel. Battons-nous, la victoire nous appelle, nous vaincrons !... La France ridiculisée, vaincue, humiliée, doit retrouver son honneur, son prestige.

La bête a fini par mordre et diffuse son poison. La valse des alliances n’a pas failli avec sa ronde de fiançailles. Tout le monde se tient par la barbichette mais tout le monde est perdant et reçoit la tempête. La Triple-Entente (alliés) et la Triple-Alliance (Empire allemand) mènent la danse sanglante. Personne ne soupçonne que ce conflit, présagé prétentieusement bref par tous les pouvoirs, va s’enterrer sous une terrifiante symphonie de canons dévastateurs. D’abord local et européen, il devient rapidement mondial puisque le monde est colonisé par l’Europe ! L’incertitude ne tarde pas à succéder à l’euphorie débordante de la mobilisation. La conviction d’en terminer prestement fait l’effet du soufflé au fromage.

La bête fut impitoyable. Les horreurs de la Première Guerre mondiale ont démontré une nouvelle ère d’atrocités où la vie humaine n’a que peu de valeur. Survivre dans cet enfer était inespéré. Seule la victoire importait, mais à quel prix ! Dans nos livres d’école, on retiendra principalement du 11 novembre 1918 la signature de l’armistice mettant fin aux combats de la Grande Guerre, celle des poilus et des gueules cassées, celle qui avait atteint une intensité inconnue jusqu’alors. Les liesses de joie masquaient un instant ses atrocités et ses souffrances, mais sans le traité de Paix le conflit pouvait reprendre à tout moment. Georges Clemenceau, le Tigre, dira par la suite : « il est plus facile de faire la guerre que la paix ».

Dans les tranchées de l’enfer, les rats étaient les maîtres des lieux. Ce 11 novembre mit un terme à la cohabitation infligée aux hommes embourbés dans ce cataclysme. Le tocsin libérateur ressortit du mutisme les cloches à l’unisson. La démobilisation libératrice de la folie des hauts commandements militaires pouvait commencer. La bête était à terre !

L’exécution à Sarajevo d’un seul homme, fût-il important, vola la vie à 10 millions de soldats, et plusieurs millions de victimes civiles. Le 28 juin 1919, la symphonie de la paix pouvait renaitre des partitions, sauf qu’un excès revanchard profita à la bête blessée. Du fond de ses entrailles, elle n’avait jamais capitulé et enfanta de monstres barbares inconnus : le nazisme et le fascisme. Cet égarement fut fatal pour l’humanité. De cette folie humaine, orgueilleuse et aveugle, naquit un nouveau poison. 1914 ne fut que l’ébauche d’un désastre planétaire, la matrice apocalyptique du XXe siècle et du destin du monde.