Auvergne laïque, dernière édition / DDEN

Pourquoi l’école est-elle la grande affaire de la République ?

Le propre du citoyen de la république, qui est avant tout régie par des lois, explique Rousseau, c’est d’être en même temps civique et souverain : civique quand il obéit aux lois et souverain quand il participe à leur élaboration. Si bien qu’il n’obéit qu’aux lois qu’il s’est lui-même données par une souveraineté qu’il partage avec tous les autres. C’est en quoi chaque citoyen, ainsi libre par l’autonomie de sa propre volonté, est partie constituante du grand tout qu’est la république. Il la constitue mais est en retour constitué par elle. C’est là le secret du contrat social et du rôle de l’école.
« Trouver une forme d’association, écrit Rousseau, qui défende et protège de toute la force commune, la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. »

Mais comment l’individu peut-il devenir cet homme capable d’être à la fois civique et souverain pour former cette association politique d’homme libres ?
Dans L’école ou le loisir de penser, Jacques Muglioni, qui fut Inspecteur Général de Philosophie, donne sa réponse au chapitre « La république et l’instruction » en expliquant que c’est l’école qui institue le citoyen.
« C’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de la toute-puissance de l’éducation. Quelle est donc cette vertu qui, à elle seule, fait la république et comment peut-elle s’acquérir ? La difficulté réside en ce que la république et l’éducation ainsi comprises se règlent l’une sur l’autre […] Il n’est besoin d’aucune éducation dans un régime où il n’y a que des sujets, car la seule menace de la force, c’est-à-dire la crainte, suffit à tout. L’éducation par instruction vraie (par les connaissances rationnelles) y serait subversive. Se gouverner soi-même, c’est peut-être toute la vertu, et bien plus encore quand il s’agit d’homme assemblés. Il faut donc que gouvernants et gouvernés ne soient pas deux espèces séparées, mais soient en quelque façon les mêmes. La vertu est la force de commander à soi-même, ce qui est obéir sans crainte. La république est donc le seul état politique où l’obéissance prenne son vrai sens. […] Un esclave n’obéit pas, il sert. Être en République c’est être libre dans un Etat libre. L’obéissance vraie exclut la docilité. L’homme courbé n’est jamais un bon citoyen. Le premier devoir de la république est plutôt d’instituer des citoyens incommodes. Il est donc assez clair que l’école de l’Etat, entendons l’école instituée par la république, n’est pas une école d’Etat, entendons asservie au pouvoir. En tant que de citoyen, l’homme n’a de consigne à recevoir de personne. Il a donc besoin d’apprendre, non point tout ce qu’il faut penser, mais à l’opposé, comment s’y prendre pour penser par lui-même. Le vrai maître d’école est celui qui, par la seule puissance de l’instruction, apprend à ses élèves à grandir assez pour se passer de maître. […] On revient toujours à ce point de difficulté : la république est le seul régime qui veuille des citoyens car elle a besoin d’eux et en retour ils ont besoin d’elle ; les citoyens font la république mais en retour la république fait les citoyens. […]
L’éducation est l’ensemble des influences ou des actions, volontaires ou non, qui ont pour effet de former les enfants à la ressemblance des parents et des adultes en général. Elle est, en ce sens, la somme des précautions prises par une société pour que la succession des générations ne mette pas en cause son existence […]. L’essentiel réside en ceci que l’éducation ainsi comprise avalise ou produit des comportements sans relation nécessaire avec un savoir rationnel ou une morale soumise à l’épreuve de la réflexion. Elle ne se règle pas sur la recherche de la vérité […] mais elle vise seulement l’adaptation aux conditions empiriques de la vie dans une société attachée à sa propre conservation. […]
Si l’éducation est conçue en fonction d’une situation donnée, d’un type déterminé de société ou de régime, elle ne peut se proposer que des objectifs à atteindre sous forme de comportements adaptés. Cet empirisme n'a d'autre projet que la socialisation, l'intégration, la conformité. […].
La république, [qui est toujours à réaliser], n’existe que par des citoyens libres, d’une liberté éclairée et exigeante. […] 
Comment l’école peut-elle préparer les élèves à cette citoyenneté exigeante ?
Il s’agit en premier lieu d’apprendre une langue dont les plus belles œuvres ont consacré la valeur universelle. Lecture et écriture réduiront à ce qu’il vaut le parler familial. Tout parler maternel est en quelque façon dialectal. La langue de l’école doit être une langue qui par ses œuvres appartienne à l’humanité. […]
L’école républicaine n’est pas le super marché des savoirs où l’on se servirait soi-même [...] sans s’interroger sur la démarche intellectuelle supposant un sujet pensant […]. Elle a pour mission d’apprendre à s’approprier le plus humble savoir. […]
Quand on abandonne l’enfant à la séduction des machines ou de façon plus générale, aux moyens d’une réussite étrangère à ses facultés propres, intellectuelles ou physique, ce n’est plus une école et il n’y a plus de république.
Un enseignement digne de ce nom se doit d’être élémentaire (…), commencer par le simple pour suivre l’ordre du vrai [qui est celui de l’instruction par le travail des élèves sur les disciplines scolaires : NDL].
Et la clôture de l’école sur la société extérieure est la condition de sa véritable ouverture. A l’école, l’enfant n’est pas seulement de ce pays-ci ou alors ce n’est pas une école. L’instruction n’est pas un service comme les postes ou les chemins de fer. Elle ne concerne pas des consommateurs, des usagers, ou des partenaires. […] Sans cette clôture, ce qui pourrait bien se perdre, c’est la conscience du lien unissant l’idée républicaine et l’instruction des citoyens [qui est la condition d’une éducation à la liberté].
Il faut enfin garder présent à l’esprit que l’existence politique n’épuise pas la signification de l’homme. […] L’homme doit être citoyen, mais il n’est pas seulement citoyen et l’Etat n’est pas la réalité suprême. Il faut placer bien au-dessus de toute politique, la science, l’art, la sagesse. Telle est la vraie noblesse républicaine.
L’école est faite pour révéler à l’homme dans l’enfant, ce que le monde lui cache […] 
C’est en ce sens que l’école de la république est selon la belle expression aujourd’hui si souvent oubliée ou incomprise par ceux-là mêmes qui en ont reçu l’héritage, l’école libératrice ».

Tel est le sens de l’école républicaine que nous, DDEN défendons, celle qui prépare l’homme libre et le citoyen dans l’enfant. Et nous devons résister aux sirènes de la « modernisation » qui, par des actes comme par une novlangue nous fait dire et accepter un monde et une école qu’en réalité nous ne voulons pas car elle n’a d’autre but que d’adapter les élèves au monde actuel ce qui est le meilleur moyen de les y aliéner. 

Pour les DDEN 63, Anne-Marie Doly