Auvergne laïque, dernière édition / UNE

La langue au pouvoir ou le pouvoir de la langue

Alain Bandiéra

La démocratie, c'est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises 

François Mitterrand

Tous les hommes politiques – dont les présidents de la République - se sont signalés par une particularité linguistique, des formules, des tics ou des écarts de langage. L'exercice de la langue est si important en politique que le souvenir des déclarations présidentielles, les grands discours prononcés dans des occasions exceptionnelles, les diatribes et les éclats de voix laissent souvent un souvenir aussi vif que la postérité des mesures ou des décrets. Il arrive parfois que les actes et les paroles révèlent des contradictions qui discréditent leurs auteurs.

Les présidents de la République se caractérisent par un niveau de langue particulier, et, en conséquence, par un niveau de culture qu'ils affichent volontiers, ou qui se révèle à leur insu. Lors de son élection, Emmanuel Macron a tenu à signaler son goût pour l’œuvre de Paul Ricœur ; ce qui lui conférait d'emblée le crédit d'une culture de haut niveau. Sous les différents régimes présidentiels, la culture contribue manifestement au rayonnement de la France, dont elle maintient et sauve la grandeur.

Sous Nicolas Sarkozy, le niveau culturel se dégrade fâcheusement et le Président mettra longtemps à surmonter le mauvais tour que lui a joué Madame de la Fayette et sa « princesse de Clèves ». On a prétendu qu'à la suite de cette bévue, Nicolas Sarkozy s'était mis à lire.

Il y a loin cependant du vibrant « Je vous ai compris » prononcé à Alger par le Général De Gaulle, le perfide « Vive le Québec libre » du même Général, qui a enflammé toute une communauté, au « Casse-toi pau'v con » de Nicolas Sarkozy ou au « Le combat des femmes m'a permis d'être un meilleur père » de François Hollande : peut-on parler alors de décadence ou de démocratisation de la langue des présidents ? Même question à propos de ces sorties d'Emmanuel Macron : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas » ; dans le même discours, on relève « un truc pour s'en sortir », « des mecs qui font des lunettes » ... 


Paradoxalement, ce genre de discours ne passe pas ; le recours au vocabulaire familier n'abuse personne, et surtout pas les catégories sociales concernées. Martine Aubry déplore « un mépris glaçant » et l'opposition fustige la démagogie des propos autant que l'insuffisance des mesures sociales envisagées. Dès lors, le processus de discrédit est engagé et c'est presque toujours par les mots que le Président se trahit, chacune de ses réprobations se doublant de l'affirmation d'une autorité parfois féroce ou d'une véritable cruauté sociale. « Qu'ils viennent me chercher » s'exclamera-t-il avec véhémence, adoptant des postures de monarque, à propos des agissements de Benalla auquel il accorde un soutien suspect. « Arrêtez de vous plaindre ! » répond-il, cinglant, à une vieille femme qui lui fait courtoisement l'aveu public de sa précarité. Quant au drame du chômage, le Président le règle par une déclaration expéditive qui lui vaut l'hostilité d'une grande majorité de citoyens, affirmant qu’il suffit de « traverser la rue » pour trouver du travail.


L'inventaire n'est pas complet : une plaisanterie d'un goût macabre sur les migrants comoriens, une remarque injurieuse sur les gilets jaunes, une insulte contre les ouvrières de l'entreprise GAD dont la majorité est jugée « illettrée »... (sur un contresens manifeste autour du terme d'illettré), et c'est tout l'exercice d'un pouvoir, toute une conception sociale, toute une ignorance de la difficulté de vivre qui se révèle dans une langue dont le pouvoir symbolique se retourne contre son utilisateur, les situations humaines ne pouvant souffrir un simple trait d'esprit , ni une fin de non-recevoir. Le comble de l'équivoque et du cynisme est atteint avec les récentes déclarations du Président sur l'immigration, et ses conseils de prudence apparaissent en totale contradiction éthique avec une doctrine humaniste ; « En prétendant être humaniste on est parfois trop laxiste » avait-il affirmé, s'attirant les foudres de l’opposition mais aussi de ses partisans.


Tous comptes faits, les dérapages d’Emmanuel Macron valent ceux de Nicolas Sarkozy ; caractérisant un véritable style, ils sont révélateurs d'une identité voire d'un projet politique. La familiarité du vocabulaire, le caractère impétueux des déclarations, choquent autant par leur forme que par le contenu. On ne séduit pas un électorat en adoptant une langue négligée, un langage chétif qu'on lui attribue, et le parler-juste constitue le premier respect dû à son auditoire, à plus forte raison un auditoire citoyen. François Mitterrand, dont Eric Orsenna disait qu'il était un acupuncteur de la langue, plaidait pour l'exactitude des mots et la beauté du verbe. Ainsi la parole d'Emmanuel Macron est-elle constamment fourvoyée ; même quand il affirme que les pauvres, qui n'ont pas accès aux moyens de communication onéreux, pourront désormais voyager en prenant le car, il ne bénéficie pas de la présomption de générosité, et il s'expose aux quolibets des journalistes dont l'un d'eux dira qu'il « se prend pour Marie-Antoinette » tournant en ridicule les nostalgies monarchiques du Président.

On peut alors se demander si la violence de certaines manifestations n'est pas le résultat d'une violence plus insidieuse, plus sournoise que le langage véhicule et qu'il finit par trahir. Et puisque tout problème politique pose sans cesse le problème de l'école, on peut regretter que l'actuel ministre de l'Éducation, au lieu de frapper du même anathème toutes les réformes précédentes de l'école, ne se souvienne pas que des instructions officielles préconisaient voilà quelques années dans l'enseignement du Français qu'on formât les écoliers à la connaissance raisonnée de la langue et à la maîtrise du discours.