Auvergne laïque n° 484 - janvier/février 2020 / LOISIRS

La symphonie de Leningrad (Sarah Quigley)

Notes de lecture

« De la musique avant toute chose ... »

Entre septembre 1941 et décembre 1944, après la brutale rupture du pacte germano-soviétique, les armées allemandes mirent le siège devant la ville de Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg). Il y eut 1 800 000 victimes civiles russes et 200 000 soldats allemands. C'est dans ce contexte historique que la jeune romancière néo-zélandaise Sarah Quigley, née en 1967, place son roman La symphonie de Leningrad (1). Elle raconte les conditions tragiques qui furent celles de cette ville affamée où Dimitri Chostakovitch composa sa Septième Symphonie, tandis que la poétesse Anna Akhmatova (1889-1966) écrivait au même moment ce poème extrait de son Cycle de Leningrad (2).

Les oiseaux de la mort sont au zénith
Qui viendra délivrer Leningrad ?

Ne faites pas de bruit ; la ville respire,
Elle vit encore, elle entend tout :

Comme dans l'humide fond de la Baltique
Ses enfants gémissent dans leur sommeil

Comme leur cri : « Du pain », monte de l'abîme
Et va jusqu'au septième ciel.

Mais le firmament est sans pitié ;
A la fenêtre c'est la mort qui regarde.

(1941 - le 28 septembre)

Dans Leningrad affamée, Chostakovitch travaille en s'inspirant des bruits qui sont autour de lui (les tirs, les explosions, les cris, les hurlements…) avec les moyens qu'on imagine (sans papier, il est obligé de fabriquer lui-même ses partitions, d'écrire les portées pour les différents instruments de l'orchestre). Avec lui sa famille mais aussi ses amis, le violoncelliste Nicolai et le chef d'orchestre Karl Ilitch Eliasberg souffrent de faim et d'angoisse. Les habitants tentent de fuir sur le lac Ladoga gelé ou par avion lorsque c'est possible.

Tout commence par un long prologue où l'on voit les relations, parfois complexes et orageuses, entre les protagonistes de cette saga musico-politico-guerrière. Puis, quand les rôles sont bien distribués et que le bombardement a commencé vient la deuxième phase, la plus tragique. Certains des musiciens qui se sont portés volontaires meurent sous les balles et les obus. Les maisons sont détruites et tout le monde meurt littéralement de faim. Le pauvre chef d'orchestre Karl Elias qui cuisine pour sa mère mourante une soupe avec de la brillantine… « c'est de la soupe à la saucisse ? » dit la vieille dame « Ne finis pas tout ! ». Il fait également bouillir le cartable en cuir où il classait les partitions. On se gèle mais on n'abat pas les arbres de la perspective Nevski. On se chauffe avec les meubles, les papiers, les vêtements.

Enfin c'est la répétition générale. Le chef d'orchestre aperçoit une rangée de micros dirigés vers la scène selon les ordres de Staline, prêts à capter la Symphonie de Leningrad pour la transmettre au monde entier... « Bientôt le silence retombera, les musiciens se figeront dans la plus grande concentration, le dos droit, les doigts en position, les archets et embouts levés, les regards braqués sur lui » … dans sa poche un télégramme de Chostakovitch « Tous mes vœux pour la première à Leningrad […] convaincu que le concert sera MAGNIFIQUE. Avec mes meilleurs sentiments ».

On l'a vu récemment avec les fragiles danseurs de l'Opéra de Paris : la musique et la danse sont aussi des moyens de lutte et de protestation.

(1) : La Symphonie de Leningrad (Sarah Guigley - 2011) - Folio – poche n° 5980
(2) : Anna Akhmatova : Requiem – Poème sans héros (Poésie / Gallimard)