Auvergne laïque n° 484 - janvier/février 2020 / DOSSIER

Place au enfants !

par Alain Bandiéra

Sous le titre de Le monde enchanté de l'enfance, François Mauriac écrivait un beau texte sur le bonheur d'être enfant, l'émerveillement dont l'enfant sait faire preuve, l'affection qu'il suscite. Victor Hugo témoignait aussi de la joie que les hommes éprouvent « lorsque l'enfant paraît ». Cependant, François Mauriac raconte dans Le Sagoin le suicide d'un malheureux gamin rejeté par tous en raison d'une malformation physique et Victor Hugo, nous l'avons vu dans un précédent dossier, prend la défense de tous les enfants esclaves d'une société industrielle déshumanisée.

Et tout au long de notre histoire, tout au long de notre littérature, puis du cinéma, cohabitent ces deux types d'enfants, l'enfant magnifique (et magnifié) et l'enfant misérable et maltraité. Il n'y a pas de secret : cet enfant « plus joyeux qu'un soleil levant », c'est l'enfant nanti, qui ne souffre de rien, ni du froid, ni de la faim, promis à un avenir radieux. L'autre, c'est l'enfant des pauvres, de la misère, des orphelinats, victime souvent ignorée de l'injustice, des guerres, des massacres. Parfois un fait divers « spectaculaire » remet à la une le martyr d'un enfant, et presque toujours déplore l'indifférence qui entoure ce scandale.

C'est pourquoi Maurice Daubannay s'interroge à juste titre : si les droits de l'enfant ont été très largement proclamés dans le monde, sont-ils véritablement et immanquablement appliqués ? Pourquoi la famine, la violence, l'inceste, n'ont-ils pas été éradiqués de la surface du globe ?

A voir l’indifférence – ou l'hostilité – de certains touristes qui, dans les pays du tiers-monde, évitent ou rabrouent les enfants abandonnés à eux-mêmes, on peut se demander si les adultes se sentent concernés par le malheur des enfants. Si l'évangile déplorait déjà le massacre des Innocents, Maurice Daubannay, en toute laïcité, nous rappelle que tous les enfants sont enfants de la République à part entière et doivent être protégés contre toutes les violences que leur infligent les adultes ; en particulier dans les lieux consacrés à leur épanouissement et à leur éducation, à savoir la famille ou l'école, où la cruauté des adultes s'est toujours exercée impunément.

Comme il n'appartient pas à une catégorie sociale active, l'enfant semble exclu des préoccupations collectives, relatives en particulier aux conditions de travail, aux salaires, aux retraites, au drame des licenciements. Sur le plan individuel, au niveau de la famille, le sort de l'enfant suscite cependant une vigilance, un souci et des soins permanents. Faire grandir un enfant, le nourrir, le soigner, l'éduquer, constituent pour les parents un investissement considérable. Au sein de familles déficientes – tant sur le plan social que sur le plan psychologique – les difficultés rencontrées par les parents rejaillissent immanquablement sur les enfants au détriment de leur développement, de leur équilibre, de leur bonheur tout simplement.

C'est pourquoi le texte de Pierre Danel que nous publions nous éclaire sur la mobilisation considérable du Conseil Départemental en faveur de la protection de l'enfance. Véritable outil d'accompagnement des familles, il va suivre avec eux le chemin semé d'embûches qui va conduire l’enfant (au sens étymologique) vers son destin d'homme et de citoyen. Toutes les familles peuvent solliciter cette aide, bénéficier de ce droit que la République leur accorde au service d'un « petit d'homme » afin qu'il trouve aussi la place qui lui revient, avant même sa venue au monde, dans les premiers mois d'une vie dont on sait aujourd'hui qu'elle est tenace et fragile.

Entreprise qui illustre bien la devise républicaine, le sort de l'enfant confié à la solidarité entre le pouvoir, les institutions et les associations, sujet et acteur d'une fraternité qui le préserve aussi de la solitude et de l'orgueil, libre enfin de mettre à profit, au service de sa vie, les apprentissages qu'on lui délivre, les talents et les maîtrises qui en résultent. Ainsi la protection de l'enfance se fonde-t-elle sur un humanisme véritable ; on sait aussi que cette œuvre magnifique peut être, en quelques mois, pulvérisée, déchiquetée par les bombes et les fusils d'une guerre cruelle qui recouvre d'un discours héroïque fallacieux les dépouilles des soldats à peine sortis d'une enfance... très largement protégée.